(de la fugue et du contre-temps )(Extraits)

               

                Extrait 1

                Quatrième jour sans voir personne. Pas la moindre cordée. Les arrêtes disparaissent derrière les bourrasques. L’horizon est haché de zébrures noires. La foudre n’arrête pas de rebondir sur le Grand Pic et le sifflement permanent du vent me rend folle. Je me demande si Jean va prendre le risque de faire le doigt de Dieu, enfin d’emmener Antoinette faire le doigt de Dieu. Elle en rêve depuis la première fois qu'elle l'a vu. Passant le col en voiture son père lui a montré en lui disant son nom. Je reconnais qu’il a une ligne à couper le souffle. D’un côté, mille mètres de granit penché sur le vide et de l’autre, face au refuge, une pointe effilée où s’agrippe le glacier. D’où qu’on le regarde, on a toujours l’impression qu’il va s’effondrer, mais il est toujours là. Il trône au milieu du ciel, dans un déséquilibre parfait. Si la météo le veut bien, c’est donc aujourd’hui qu’Antoinette va découvrir le monde de là-haut…

 

J’ai hâte qu’ils arrivent quand même. Voir du monde, parler à des gens ! et des amis en plus ! Et puis je suis sûre qu’Antoinette aura glissé dans son sac à dos le dernier bouquin qu’elle a aimé. Quand on est gardien de refuge, il vaut mieux aimer lire.

 

Le refuge de l’Aigle est une minuscule cabane en bois qui peut héberger 20 personnes. Six heures de marche, des alpages à n’en plus finir, une arrête en rocher, des crevasses et on arrive à 3 500, sur un éperon rocheux qui sépare le glacier de l’Homme de celui du Tabuchet. Quand on y est, on voit tout de haut et on a l’impression d’être le maître du monde. Au-dessus, il y a la Meije, les arrêtes et puis le ciel. 

Je suis la première femme à garder l’Aigle et Antoinette m’a traitée de dingue quand je suis descendue seule à ski enceinte de six mois par le Tabuchet. Je lui ai rappelé que c’était pas plus prudent de coincer son bébé dans une doudoune et de l’emmener tailler des courbes à mac 2 sur ses skis pour lui faire découvrir la glisse et la vitesse. Elle s’est marrée. Son Apolonie et mon petit Paul sont nés la même année. Quant à nos pères, ils ont passé leur diplôme de guide ensemble. Le mien n’a pas daigné m’élever, trop occupé par la montagne et le sien a toujours regretté de ne pas avoir un fils. Garder ce refuge est ma façon de lui montrer de quoi je suis capable bien qu’il s’en fiche totalement. Antoinette, elle, parcoure la montagne sans jamais se trouver à la hauteur. Bref, on se comprend. 

 

Avec mes jumelles, je les aperçois enfin dans le dernier rappel, Jean se bat avec la corde qui claque dans le vent comme un fouet et remonte le long de la paroi en traçant des courbes nerveuses. Ils doivent se geler même si on est fin juillet. Encore deux rappels, le passage de la rimaye, qui cette année n’est pas commode, et ils seront là pour le déjeuner.

 

A peine arrivés, Jean annonce qu’il ne peut pas rester. Il doit rejoindre Courmayeur le soir même pour tenter un Cervin le surlendemain. Un couple. Le mari s’échine à suivre sa femme qui, allez savoir pourquoi, veut faire la collection de tous les 4 000 des Alpes. Des gens sympathiques, plein de bonne volonté mais pas doués. Jean entend déjà les sarcasmes des guides de Zermatt quand il arrivera le dernier à la cabane du Hörnli. A coup sûr, ce sera nuit noire. Tout en attachant son piolet sur son sac, il raconte  la dernière histoire de loup que ses copains chasseurs ont abattu puis il met son sac sur le dos, y jette les deux brins de corde et repart avec son humeur toujours égale. Il a laissé sa voiture au pied du Col, 1800 mètres plus bas.

 

De la petite cuisine du refuge, Antoinette, fait son petit tour d’horizon - du Mont Blanc au Viso et des Ecrins à L’Alpes d’Huez, on domine tout -, et me raconte que si Jean n’avait pas été là, elle n’aurait jamais été au sommet. Le vent rendait la montagne vraiment sinistre. Et puis cette rimaye ! C’était lugubre ! Géante, raide, noire ! Elle avait cru qu’elle n’y arriverait jamais. Elle s’arrête brutalement dans son récit: « Hummm, dis-donc, ça sent drôlement bon ton truc ! », « Sauté de veau aux olives de Nyons ma belle et …Tiramisu ! » Dehors, le bruit des élingues qui arriment la cabane au rocher couvre le rugissement des ronfles du vent qui a encore forcit. La cabane grince de toutes parts et Antoinette, embarquée  dans le pitch du roman qu’elle m’a apportée s’interrompt, la fourchette en l’air : « Hein ! Tu as entendu ? tu es sûre qu’elle va tenir ta cabane ? ». Je lui ressers un verre d’un de ces vins plein de soleil que je vais chercher au printemps et lève mon verre « Bienvenu à

l’Aigle !  Tu sais que Joseph m’en a parlé de ce livre ? »  Antoinette me regarde, les yeux comme des soucoupes. « Joseph ? Joseph des Mille vents ?» 

 

Et Antoinette, soudain songeuse, se met à me raconter cette image qui ne l’a jamais quittée.

            Extrait 2

            Joseph avait des rustres, la prudence et la circonspection et quand il lui répondait : « Antoinette, on a 100 ans à nous deux ». Pour lui cela voulait dire qu’il était près à rien mais elle trouvait ça plein de sagesse et beau comme une promesse. Elle y mettait une réflexion dont il était incapable, n’ayant jamais voulu penser autre chose que l’instant. Plus que tout, elle y lisait une profondeur qu’il fuyait comme la peste.

 

(A Angelica Liddell)

 

Cela pourrait consister à avoir la force d’accueillir l’amour

 

Peut-être suis-je deux tiers d’esprit et un de chair

Et toi, un tiers d’esprit et deux de chair

Cela laisse quand même

Un peu de place

Pour se rencontrer 

Pas toute

 

Quand la nuit se balance

Au bout de tes pas

Au bout de tes bras

Puis chavire

 

Ton recul

Me bascule

Ma muse engloutie

Ma muse légère

Délétère

De la terre

Enracinée

 

Nous 

Sommes

La somme de nos âges

Cent ans à nous deux

J'ai perdu le goût des mots

Toi qui ne m'a aimée que pour ça

Perdue dans cette simplicité

Dont j’ai toujours rêvée 

Et qui me désole à peine effleurée

Se peut-il que la complexité soit mon essence

Ma fibre vitale et ligneuse

Serrée et compacte

Se peut-il que tu m'aies remplie à ce point

Se peut-il que tu ne veuilles rien de moi

Jouer au lego au fil des nuits

Absente de tes jours

Se peut-il que tes yeux s'éteignent 

Comme une bougie

Que tu cesses de venir

J'aurais mieux fait de m'endormir

Je me serai réveillée dans ton absence annoncée

Moins redoutée aujourd'hui qu’hier

 

Tout est si calme

J'aimais t'éblouir

Même si tu n'en disais rien

Même si tu n'en faisais rien

Ni de près ni de loin

J'aimais t'émouvoir au point de te figer

J'aimais t'entrevoir fissible friable ductile

Je m'effrite de te croire à nouveau compact insensible imperméable

Je ne t'emporte pas 

Tu ne me laisses pas

Tu m'élagues

Comme un arbre dans la forêt

Me reclouant sans cesse au mur de tes peurs

A ton désir cru, ébranché

 

Ce soir le doute me scie

Comme si tout était devenu trop lisse trop vite.

                Extrait 3

               En désescalade, alors qu’un second coup de feu déchirait le silence, elle se glissa par une vire de chamois du côté obscur de la montagne. Là, pas de pente douce et herbue mais des strates de rocher compactées par les grands mouvements hercyniens, des écailles couchées et au pied, un chaos de blocs entassés. Le vent y jouait comme d’orgues naturelles et son sifflement y était lugubre. Elle pris pied sur le chaos de calcaire et retrouva ce jeu d’enfant qui consistait à courir le plus vite possible en posant les pieds sur les blocs sans les faire bouger. Lorsqu’elle perdait et que l’un d’eux bougeait, elle aimait ce son mat et sec qui se répercutait dans les entrailles du chaos. 

 

Elle s’arrête vite, pensant qu’à son âge, il n’est pas prudent de se livrer à ce genre de jeu, seule là-haut. Elle sort du chaos et longe la barre jusqu’à une seconde faille dans laquelle suinte une eau de roche, pure et glaciale. Goutte à goutte, elle remplit la paume de sa main, les yeux posés sur une ultime touffe de Silène. Elle sort son couteau pour la détacher du rocher, projetant de la replanter devant son mazot. Elle continue à descendre vers une croupe dorée que le soleil réchauffe encore et après un dernier regard sur Les Mille Vents rebascule dans la lumière.

 

Quand elle débouche sur le sommet de la croupe qui sépare l’ombre de la lumière, il y a un loup qui observe la sortie de la forêt. Il a ces yeux couleurs des herbes pailles qui l’entourent en frissonnant dans le vent, et à cause de ce vent, il ne l’a ni entendue, ni sentie. 

C’est une vieille bête au pelage clair et dru. Elle s’arrête net, face à lui, saisie, le regard aimanté par le sien. Se souvient que Jean lui a dit qu’une bête n’attaque pas si vous êtes à terre et imperceptiblement, commence à se baisser en rouvrant le couteau rangé au fond de sa poche. Mais à peine bouge-t-elle que le loup, avec un grognement sourd, bondit sur elle. Elle protège son visage de son bras gauche et de sa main droite plante le couteau au hasard dans le corps de la bête. Le loup referme ses crocs sales sur sa chair et, emportant la moitié de son bras dans sa gueule, chancelle. Elle vise sa gorge et la tranche d’un coup sec. Sidérée, elle reste là, la main qui tient la lame poissant du sang du loup et l’autre, poissant de son sang à elle. 

Elle comprend qu’elle se vide inéluctablement et avant de sombrer se dit qu’elle sera la femme qui a vu le loup et cela la fait sourire.

L'HOMME DES MILLE VENTS